"Organ2/ASLSP" - Le plus long morceau du monde

Comme il n’y a pas que le cinéma dans la vie, parlez de tout ce que vous voulez (... et même de cinéma !)

Moderators: Guido, Lully, Thorn, monsieur_vincent, Moa

Post Reply
User avatar
Thorn
Posts: 2050
Joined: 28 Oct 2005 13:30
Location: Lyon

"Organ2/ASLSP" - Le plus long morceau du monde

Post by Thorn »

"Organ2/ASLSP"
John Cage
Le plus long morceau du monde

Image

La cathédrale d'Halberstadt, en Allemagne...

Un morceau composé par John Cage, "Organ2/ASLSP" (As Slow aS Possible)... Un morceau qui durait environ 20 minutes lors de sa première interprétation en 1985...

Puis le "John Cage Organ Project" est né pour jouer ce morceau dans "sa version longue".

La durée morceau durera 639 ans.

Sur un orgue, spécialement construit pour interpréter le morceau, se poseront des poids mécaniques pour faire jaillir les accords, même si le passage de l'une à l'autre des notes, se fait manuellement.

Le concert aurait dû débuter en l'an 2000, soit exactement 639 ans après l'inauguration de l'orgue historique de la cathédrale de Halberstadt, achevé par Nicolaus Faber, en 1361.

Mais la première partie ne débuta que le 5 septembre 2001 à minuit pile (jour du 89e anniversaire de Cage, décédé en 1992).

L'orgue se mit alors à respirer pour donner... Un longue silence de 17 mois !!! Cage ayant fait débuter le morceau par un soupir.

Puis, un premier son a résonné le 2 février 2003. C'était un accord composé d'un sol# et d'un si. Parallèlement, deux mi séparés d'un octave sont venus renforcer l'interprétation depuis juillet 2004.

L'oeuvre est composée de 8 parties d'une durée de 71 années chacune. L'une de ces parties est entièrement répétée, soit 9 partie en tout.

Petit calcul : 9 x 71 = 639 !!!

La plus petite valeur temporelle, pour un changement de note, est d'un mois. Tout changement de note a lieu chaque 5e jour du mois.

Chaque année, cette église accueille les mécènes du monde entier pour continuer de financer cette oeuvre, et près de 10 000 visiteurs intéressés de découvrir ces oeuvre pour le moins singulière...

Image Le fameux orgue...

Image John Cage (1912 - 1992)
Last edited by Thorn on 20 May 2009 15:26, edited 1 time in total.
User avatar
Thorn
Posts: 2050
Joined: 28 Oct 2005 13:30
Location: Lyon

Post by Thorn »

User avatar
Thorn
Posts: 2050
Joined: 28 Oct 2005 13:30
Location: Lyon

Post by Thorn »

User avatar
Thorn
Posts: 2050
Joined: 28 Oct 2005 13:30
Location: Lyon

Post by Thorn »

User avatar
Thorn
Posts: 2050
Joined: 28 Oct 2005 13:30
Location: Lyon

Post by Thorn »

Cette maison de Dieu a servi de porcherie pendant près de deux siècles. Les pieuses cisterciennes du Moyen Age avaient été remplacées par des porcs après les guerres napoléoniennes, et la puanteur du lisier s'élevait encore vers les cieux du temps de Honecker.

Puis vint la réunification et les bestiaux disparurent avec la RDA. Saint-Burchardi, un ancien cloître situé près de Halberstadt, semblait finalement abandonné à la ruine - un saint taudis sans religieuses, sans cochons et apparemment sans avenir.

Nul dans la ville somnolente ne pouvait imaginer que cette porcherie désertée verrait naître un événement que des mots comme ère ou époque ne reflètent qu'imparfaitement : on allait donner Organ2/ASLSP, du compositeur américain John Cage (1912-1992), et envisager ainsi le temps musical d'une façon nouvelle.

Ah ! chers amis de l'art, mais qu'est-ce qu'une composition, un concert chez Cage ? Cet anarchiste malicieux n'est pas plus un compositeur au sens habituel du terme qu'Organ2 n'est une oeuvre musicale ordinaire : cette dernière est une sorte de monstre conçu selon le principe du hasard et que les grands prêtres du moderne considèrent pour cette raison comme une révélation.

La partition - qui tient sur quatre feuilles de format A4 - doit être jouée "As SLow aS Possible", aussi lentement que possible. Le concert de Halberstadt va donc durer très longtemps, six cent trente-neuf ans pour être précis. Cage à un rythme d'escargot, Cage sur vingt-cinq générations, Cage jusqu'à saturation - Cage pour l'éternité.

Mais soyons francs : ce marathon futuriste se jouera à petite échelle dans les décennies à venir. Tout ce qu'on voit pour le moment à Saint-Burchardi, c'est une soufflerie au souffle doux actionnée par un moteur, six misérables tuyaux d'orgue et un minuscule clavier, dont les trois touches sont maintenues enfoncées par trois petits sacs de sable. Cette machine rudimentaire est censée se transformer un jour lointain en un instrument imposant doté de 650 tuyaux longs de un centimètre à cinq mètres.

Cet étrange provisoire produit trois notes depuis le début du mois de février - toujours les mêmes, toute la journée, un sol dièse, un si et un sol dièse plus aigu. Il faudra attendre le 5 juillet 2004 pour les prochaines, un mi aigu et un mi grave. Les initiés se réjouissent déjà prodigieusement de ces futures avancées. Il va sans dire que le projet requiert une patience d'ange : cette musique du futur fonctionne au rythme du cosmos.
Les sons cagiens qui se répandent désormais non-stop dans la petite église s'accompagnent depuis longtemps d'un tapage bien moderne. Le projet a bien entendu son site sur la Toile, et la guerre de religion fait rage entre disciples extatiques et farouches détracteurs. On peut, moyennant 1 000 euros, parrainer une année donnée du concert. Douze sont déjà réservées - la plus lointaine est pour le moment l'année 2480.
Certains membres du projet Halberstadt ont déjà donné des conférences sur l'ASLSP aux Etats-Unis et les premiers pèlerins étrangers s'annoncent à leur tour dans la région. Les hôtels les accueillent avec des réductions. Après tout, qui sait si Saint-Burchardi ne va pas devenir le Bayreuth de la musique nouvelle ?

C'est grâce à un profane que l'aventure la plus grotesque de l'histoire de la musique a finalement pu voir le jour. C'est Michael Betzle, 59 ans, géophysicien de formation et chef d'entreprise de profession, qui a injecté les fonds nécessaires à son lancement.

Tout devait commencer en l'an 2000, soit exactement six cent trente-neuf ans après l'inauguration de l'orgue de la cathédrale de Halberstadt, et devait durer précisément six cent trente-neuf ans. A peine lancé, le projet se retrouva au point mort : les facteurs d'orgue se disputaient sur les caractéristiques de l'instrument, les "cage-ologues" sur la façon de faire durer l'oeuvre pendant des siècles.

Mais, le 5 septembre 2001 à minuit pile, six robustes gaillards montèrent sur la soufflerie. Et voilà que le petit orgue se mit à respirer. A part un halètement légèrement asthmatique, on n'entendit pas un son. C'est normal : Cage fait débuter Organ2 par un soupir, en installant le silence. Le fait que celui-ci ait régné pendant les dix-sept mois qui ont suivi le début du concert s'inscrivait donc bien dans les intentions du compositeur.
Fini le calme aujourd'hui. Les voisins de Saint-Burchardi accusent depuis des semaines les trois notes de les empêcher de dormir. Betzle a promis d'isoler l'église avec des doubles vitrages.

Mais d'autres nuisances s'annoncent. Dans cent cinquante, deux cents ou deux cent cinquante ans - on ne sait jamais très bien avec ces partitions extrêmes -, l'orgue se mettra à cracher de toute la force de ses tuyaux, et pas un gentil petit accord comme en ce moment, mais une dissonance perçante. Et pendant des années.
Courriers Internationales
http://www.courrierinternational.com/ar ... e-neuf-ans
Post Reply