Si j’avais essayé de vendre « Dr House » à la télé française

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Thorn
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Si j’avais essayé de vendre « Dr House » à la télé française

Messagepar Thorn » 08 Fév 2014 12:01

Voilà ce qui se serait passé si j’avais essayé de vendre « Dr House » à la télé française

rue89.nouvelobs.com - 07.02.2014

Scénariste depuis plus de dix ans pour le cinéma et la télévision, j’ai été confronté, comme beaucoup d’autres, à la difficulté de faire aboutir en France un projet ambitieux. Alors que les auteurs continuent d’être désignés, notamment par les chaînes, comme responsables de la médiocrité des séries françaises, j’ai imaginé le dialogue que j’aurais pu avoir avec un directeur de collection si j’étais allé lui vendre « Dr House » (série qui a valu à TF1 parmi ses meilleurs scores d’audience).

Je suis convoqué par une chaîne de télévision importante. Ils ont enfin lu la courte bible que je leur avais adressée six mois plus tôt, intitulée « Dr. Maison ».

Je pénètre dans le bureau du directeur de collection, qui s’exprime avec l’enthousiasme communicatif d’une personne qui ignore le doute :

« C’est une idée géniale votre série sur les toubibs. Le public adore les médecins. Et vous avez un angle décapant. Très très neuf. Il y a seulement deux ou trois détails à revoir. Pas grand-chose...

– [Concentré.] Je comprends.

– Par exemple, cette idée que les toubibs courent après une maladie orpheline dont on n’a jamais entendu parler, c’est pas possible. On n’y comprend rien, on sait pas ce qu’on cherche.

Vous êtes d’accord : dans un film, au début on cherche, à la fin on trouve, mais entre les deux on sait ce qu’on cherche. Ça marche avec “L’Ile au trésor” et “A la poursuite du diamant vert”. On cherche un trésor, on cherche un diamant, on cavale pas après une enzyme rare alors que pour le public les enzymes sont dans la lessive !

Non, il faut des maladies qui parlent au public, des maladies que le public aime bien. L’asthme, la grippe, la vache folle, ça parle à tout le monde. Le cancer, le sida, avec précaution : seulement si on en guérit. Pas oublier que dans notre public, on a aussi des grands malades. Bref des maladies connues qui peuvent devenir mortelles si on les trouve pas à temps. Tout est danger. Malraux est mort de la grippe. On se coupe en ouvrant une boîte, hop, tétanos !

C’est génial votre idée du suspens sur la maladie, le compte à rebours c’est la base du suspens, et le côté enquête policière pour démasquer le virus... Très fort ça ! »

– [Manquant d’assurance.] Je comprends... Mais si le médecin met tout l’épisode pour diagnostiquer une appendicite, c’est une brêle. »

Silence.

Lui : « Ça, je dirais que c’est quand même vous le scénariste, non ? On n’inverse pas les rôles. Chacun son métier. C’est votre cuisine de rendre tout ça vraisemblable. On vous fait confiance. [Il regarde ses fiches.]

Un autre détail : vos médecins. Tous un peu névrosés dans l’équipe... Je veux dire : on peut être noir ou lesbienne sans être segmentant, non ? Faut changer ça. Pas tout, on garde le fond... Les minorités c’est bien d’en parler. Mais pas des minorités trop différentes. »

Silence.

Lui : « Et alors le pompon, c’est le médecin chef ! Le docteur Maison ! Il a tout pour lui le docteur Maison ! Cynique, misogyne, misanthrope, drogué et boiteux... [Soupir.] Bon, c’est normal au début on force toujours le trait. Mais le héros d’une série familiale, vous comprenez bien qu’il peut pas avaler des cachets toutes les cinq minutes pour se dévisser la tête.

Comment des parents peuvent expliquer à leurs enfants qu’il faut pas toucher aux joints si on leur donne en modèle un médecin drogué jusqu’aux yeux ? Il est où le sous-texte ? Prends de la coke et tu seras chirurgien ? Faut changer ça. Il peut boire un verre de vin de temps en temps, hein ? Même une petite cuite. Que ça reste pas lisse. Sans en faire un alcoolo non plus. C’est d’accord ?

– Je note.

– Autre petite chose... Comment il traite les femmes ! Il est amoureux de la directrice de l’hôpital et il trouve rien de mieux à faire que d’aller encastrer sa voiture dans sa salle à manger ! Quel modèle ! A l’heure de la parité ! On n’a pas vu ça depuis qu’on a décapité Olympe de Gouges ! Faut changer ça, c’est peu de chose... Ou alors… [Il me regarde par en dessous, mystérieux.]

On a beaucoup réfléchi, on est là aussi pour vous aider… On a trouvé... Vous allez être d’accord… »

Silence.

Lui : « C’est une femme ! Le Dr Maison est une doctoresse. Une jolie fille de 40 ans qui en fait 25 et qui se laisse pas faire par les mecs. Ça résout tout, même la voiture dans le salon. Ça une femme peut le faire… On garde les mêmes intrigues, le même caractère, mais c’est une femme. Une femme moderne. Et pas droguée. Vous voyez ?

– Je note.

– Et puisque c’est une femme, elle peut pas être misanthrope.

– ...

– C’est pas trop dans le tempérament féminin la misanthropie. »

Silence.

Lui : « Surtout si elle est médecin, ça contredit Hippocrate, le serment, le reste... C’est une vraie humaniste ! Elle c’est Mère Teresa. En plus sexy. Et pas Albanaise.

Voilà, j’ai fait le tour. Tout le reste est excellent. C’est une idée géniale de la faire boiter, surtout si elle est jolie, ça rétablit la proximité avec le public. Et puis ça pose la question : “Pourquoi elle boite ?”... Un cancer des os ? Mais je veux pas être directif, c’est vous l’auteur, c’est vous le patron. Les idées c’est vous. »

Silence.

Lui : « Oui. Dernière chose : une mention spéciale pour le titre ! On est tous d’accord. Dr. Maison... Ça raconte beaucoup de choses, ça fait médecin de famille – pour un public familial [clin d’œil] – presque médecin de campagne. Et puis c’est sans ambiguïté ce nom français : Maison. Et ça signifie “ce soir on bouge pas, tous devant la télé, les jeunes, les vieux, les malades”, c’est génial ce nom, Maison, génial. Avec docteur devant.

– Merci.

– Bon c’est vous l’auteur, on va vous laisser retravailler, après ça on verra pour l’option. Pour l’instant on se doit rien. Vous y voyez plus clair, non ? Allez, on n’est pas à l’abri d’un triomphe. »

Il range ses fiches. Souriant. Soulagé. Conquérant :

« Je sais votre sentiment. Vous avez l’impression qu’on pinaille sur quelques détails. Mais Dieu est dans le détail. Et dans la chaîne. Si on veut prendre des risques artistiques, faut avoir la chaîne avec nous. Et sincèrement, si on retouchait pas ces deux, trois petites choses, on ferait pas un point d’audience. »

Il me tend la main :

« On va se revoir, on peut se dire “tu”.

– Si vous voulez. »


Par Christophe Graizon


Source :
http://rue89.nouvelobs.com/

Article original :
http://rue89.nouvelobs.com/rue89-cultur ... ise-249747

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