Heureux qui fait son premier film

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Thorn
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Heureux qui fait son premier film

Messagepar Thorn » 01 Fév 2013 09:35

Heureux qui fait son premier film

telos-eu.com - 30.01.13

Plus du tiers des longs métrages d’initiative française, environ 70 films par an, sont des « premiers films ». Repérer les jeunes espoirs du 7e art, est-ce bien là l’objectif ? Pas sûr. Ce sont plutôt des quarantenaires, voire cinquantenaires, déjà expérimentés à l’art de la caméra et du scénario, qui se glissent dans cette catégorie « premier film ». Une catégorie fourre-tout, loin d’incarner le vivier que l’on pouvait imaginer.

Sur 70 dossiers retenus en 2011, seule une quinzaine de réalisateurs ont entre 30 et 40 ans, pouvant donc coller à l’idée du jeune artiste qu’il faut aider et qui pourrait « marquer sa génération ». Dans la catégorie « jeune espoir », on découvre trois noms dont le premier film a reçu une critique particulièrement élogieuse : Alice Winocour, issue de la Femis, avec Augustine ; Elie Wajeman, recrue aussi de la Femis, avec Alyah ; et, avec Populaire, Régis Roinsard, diplôme de l’ESEC (Ecole supérieure d’études cinématographiques), auteur de nombreux courts métrages, clips et films publicitaires. On remarque aussi des passionnés investis depuis fort longtemps dans les activités de l’image : par exemple, Antonin Peretjatko (La Fille du 14 juillet), réalisateur de 37 ans, formé à l’école Louis Lumière, ayant expérimenté tous les métiers du cinéma, ingénieur du son, monteur, scénariste et couronné de prix pour ses courts métrages ; ou Nolween Lemesle (Des morceaux de moi). On repère aussi des documentaristes : par exemple, Marianne Chaud (La Nuit nomade), ethnologue lauréate de plusieurs récompenses pour des documentaires à la télévision.

Dans un genre tout différent, celui du cinéma grand public, on trouve deux « jeunes » auteurs ayant conquis une notoriété à la télévision et qui font leur premières armes sur le grand écran: Franck Gastambide, qui a lancé la série Kaira Shopping sur Canal +, et tourne une comédie de banlieue sur fond de rap, Les Kaira ; Alexandre Astier, auteur de la série Kamelott, réalise David et madame Hansen avec Isabelle Adjani. Enfin, on aperçoit quelques descendants de « figures » anciennes du cinéma : la fille de Louis Malle (Justine Malle, Cette année-là, un récit qui raconte les dernières années de la vie de son père), ou le petit-fils de Daniel Gélin (Hugo Gélin, Comme des frères).

Au-delà, donc, de cette poignée de cinéastes, faire un premier film n’est pas réservé à de jeunes pousses. Philippe Carrese, issu de l’IDHEC, a engagé son premier film (Cassos) à 55 ans, après avoir écrit de nombreux polars et des films pour la télévision. Les artistes d’âge (assez) mur s’étant taillé une place dans l’univers de la culture ou des industries de l’image constituent la majorité des auteurs de « premiers films ». On relève ainsi les films d’acteurs (Louis-Do de Lenquesaing, Laura Morante, Sylvie Testud, d’Estelle Larrivaz, de Hiam Abbas, Christian Clavier, Juliette Arnaud), de romanciers (Laure Charpentier, Géraldine Maillet, Frédéric Beigbeder, David Foenkinos), et bien sûr , des réalisateurs de court ou moyens métrages, ou formés à la télévision.

Selon une étude effectuée par le CNC sur les premiers films de 2011, 85 % de ces nouveaux réalisateurs avaient eu une expérience antérieure au moins dans un secteur culturel : 60 % avaient déjà réalisé un court métrage, 35 % un programme audiovisuel, et 50 % une expérience dans un autre secteur culturel, le théâtre, la littérature ou la musique. Le va-et-vient des réalisateurs entre petit et grand écran, l’interchangeabilité ou la confusion des places entre scénariste, réalisateur et même producteur expliquent que la différence entre fiction télévisée et film de cinéma s’estompe souvent, si l’on retient l’aspect artistique et narratif ainsi que les sujets. Les comédies romantiques, axées sur les intrigues sentimentales et désillusions des trente-quarantenaires sont légion dans les premiers films. En revanche, sur le budget, l’écart cinéma/télévision est crucial.

Tout réalisateur a intérêt, a priori, à sauter le pas vers le cinéma, car son budget a des chances d’être infiniment plus confortable. Un téléfilm coûte en moyenne 1,5 millions d’euros pour une heure trente. Le devis d’un premier film est presque le double (3,65 millions d’euros), et celui d’un film d’initiative française cinq fois plus élevé (5,48 millions). Toutefois, les écarts de prix des « premiers films » sont considérables. Populaire de Régis Roinsard, avec Romain Duris, coûte 15 millions ; L’amour dure trois ans de Frédéric Beigbeder, 7 millions ; Les Kaïra de Franck Gastambide, 4 millions ; Cassos de Philippe Carrese, 420 000 euros.

En retour, au cinéma, son travail est moins garanti de toucher une large audience qu’à la télévision. En effet, tout téléfilm diffusé à une heure de forte écoute sur une généraliste est assuré d’avoir au moins un million de spectateurs, et souvent plusieurs millions, tant le public est captif. Par contre, en moyenne, un premier film diffusé en salle obtient 181 000 entrées, et beaucoup moins encore pour les films ayant bénéficié de l’avance sur recettes ; la moitié des premiers films sortis en salle recueille moins de 25 000 spectateurs. Cette faible visibilité est due aussi aux modalités de la distribution en salles : en 2010 seulement 6 copies pour chacune de ces premières œuvres pour toute la France ! Certains premiers films toutefois occupent la tête du box office. Populaire et Les Kaira, sortis en 2012, ont fait un peu plus d’un million d’entrées. D’autres premiers films, plus anciens, ont connu un succès notable : Les Choristes (2004), plus de 8 millions d’entrées, ou L’Arnacoeur (2010), 4 millions. Un premier film peut-il bénéficier d’une seconde chance grâce à la télévision ? Le chiffre est cruel, près de la moitié d’entre eux seulement est diffusée à une heure de forte écoute, et les trois quarts d’entre eux si l’on inclut tous les horaires de programmation. Les autres disparaissent dans les méandres des longs métrages « ni vus ni connus ».

Sans conteste, la dénomination « premier film » est trompeuse. Ce n’est pas l’œuvre d’un impétrant inspiré par une idée géniale soumise à un producteur. C’est l’œuvre d’un artiste déjà inséré dans le réseau culturel et qui reçoit l’imprimatur financière (l’avances sur recettes, une chaîne, un soutien SOFICA, beaucoup de déclencheurs sont possibles) pour se lancer dans le secteur noble des industries de l’image. Toutefois, faire un premier film survient parfois comme une consécration, mais il peut constituer simplement une opportunité. En effet, dans la complexité des parcours des auteurs de premiers films, on peut distinguer deux itinéraires-types : soit avancer progressivement vers le statut de cinéaste par expérience dans les multiples métiers de l’image, les courts métrages et/ou les téléfilms, soit avoir déjà fait carrière comme acteur ou écrivain, et tenter une expérience qui n’est pas nécessairement destinée à se renouveler – même si certains acteurs comme Guillaume Canet ou Valérie Donzelli ont particulièrement réussi cette reconversion. Un premier film, ce peut être l’aboutissement d’une vocation, mais ce peut être aussi une diversion.

La filière professionnelle implique souvent le passage par une école de cinéma, mais celle-ci ne constitue pas le sésame absolu car la formation sur le tas demeure une voie possible. Ce type de parcours ressemble à celui des cinéastes français installés comme Blier, Desplechin, Ozon, Rochant, Le Guay, Ferran, etc. La filière d’opportunité, on l’a vu, est largement captée par des spécialistes du texte, sans formation ou expérience comme technicien de l’image : une preuve, s’il en est besoin, que la dimension « auteuriste » imprègne et domine le cinéma français. Et que baigner dans le milieu « cinéma » est une condition primordiale pour accéder à une première réalisation.

En dix ans, deux milliards d’euros (total des devis) ont été consacrés aux « premiers films » et l’argent qui leur est dévolu est en augmentation constante. Dans une économie de casino, il est normal de réitérer les mises sur une vaste diversité de talents. La générosité des mécanismes de l’exception culturelle mériterait sans doute un affinement : combien des réalisateurs d’un premier film en font un second, et combien engagent vraiment une carrière de cinéaste ? Pour le dire autrement : cette mobilisation en faveur des nouveaux talents est-elle à bonne échelle ?


Source :
http://www.telos-eu.com/

Article original :
http://www.telos-eu.com/fr/heureux-qui- ... -film.html

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